Bécasses bosniaques

Le pays s’ouvre au tourisme après des années
de guerre. Et les chasseurs peuvent maintenant aller
tirer des “longs becs” dans un paysage sans limite.
Le guide est un sportif de haut niveau. Il faut avoir
une condition physique à la hauteur …


Les chasseurs de Bosnie ne s’intéressent pas à la bécasse. Ils chassent le sanglier, le chevreuil, le faisan naturel et, pour un petit nombre, la caille. Après s’être entendu avec les associations de chasse locales, un guide serbe, Sasha, a obtenu les droits “bécassiers” sur 40 000 ha. Il peut donc accueillir les clients d’agences françaises (*).
Pour aller chasser là-bas on peut, au choix, utiliser sa voiture - c’est long quand même … - ou prendre l’avion pour Zagreb. De là, on vient vous chercher en voiture et l’on descend vers le sud pour le village, ou plutôt la petite ville de Srbac. Les formalités douanières pour le passage des armes à l’aéroport de Zagreb se passent bien.
Après avoir traversé un paysage plat qui ressemble aux grandes plaines du nord de la France, nous voici arrivés au “Cubic” Motel. Nous sommes ici dans la partie serbe de la Bosnie, une région qui n’a pas été touchée par la guerre. Le décor n’est pas dépaysant : des collines avec des bois de charmes, de hêtres, de bouleaux et de chênes pédonculés entrecoupés de grandes bandes de cultures. Au loin, des montagnes qui posent leur masse brune sur l’horizon.
Le “Cubic” Motel n’est pas cubique mais rectangulaire. C’est une grande bâtisse fonctionnelle, propre et tranquille plantée en pleine campagne.
Le lendemain matin, premier jour de chasse sous la conduite de Sasha qui, j’ai oublié de le préciser, a la tête rasée comme celle d’un bonze et porte le petit bouc qui accompagne souvent cette option capillaire. Il a pratiqué le Kick Boxing, ceci expliquant cela, beaucoup de boxeurs aimant avoir le crâne ras. Après un quart d’heure de route, il arrête sa voiture le long d’un bois, libère Alba, sa chienne setter blanche et noire, et lui attache autour du cou l’indispensable “bipper”.
Nous voici partis.
Il ne faut pas bien longtemps à un chasseur averti pour comprendre que cette chienne de deux ans est une pure merveille. Elle quête inlassablement en cercle autour des chasseurs, revient sans rappel, repart et fouille chaque centimètre de buisson. Des auxiliaires bécassières de ce calibre, je n’en ai pas vu beaucoup dans ma vie de chasseur. Une ou deux peut-être, pas davantage. L’affaire démarre en fanfare. Cela ne fait pas cinq minutes que “Magic Alba” est au bois qu’elle arrête. Il faudrait pouvoir l’encadrer, mais c’est terriblement difficile car on peine à avancer. Au bout d’un moment la bécasse tire sa révérence et c’est tout juste si Francis, l’un des deux chasseurs qui m’accompagne, a le temps de l’entrevoir. « C’est une grosse ! », commente-t-il en connaisseur.
La setter fait un travail d’enfer. Elle va vite et ne ment jamais, ce qui est un avantage considérable. En effet, à chaque arrêt, il faut entrer “au fort”, lever haut la jambe pour passer au-dessus de ronces qui ne vous lâchent qu’à regret, écarter une branche morte qui en veut à vos yeux, dévaler au fond d’un trou ou monter en haut d’une côte. Nous sommes en nage.
“Bip, bip”. Voici un arrêt. Coup de chance : je ne suis pas loin de la chienne et fonce comme je peux vers la diva. J’ai le temps de la voir à l’arrêt quand la bécasse jaillit sous son nez.
Première bécasse bosniaque. Cela fait toujours chaud au cœur de tuer une bécasse après l’avoir mérité et quand il s’agit d’une première dans un pays que l’on ne connaît pas c’est encore mieux.
Nous poursuivons notre quête dans ces bois qui ne dépayseront nullement un bécassier averti. Deux arrêts encore, neuf au total pour la matinée et nous revenons à la voiture la gorge en feu.
La seconde journée ne laisse pas un souvenir impérissable. Longue marche dans une forêt immense au milieu des ronces et des baliveaux qui fouettent le visage. Trois fois dans la matinée, nous entendrons le “bip” à deux cents mètres. On se précipite, on fonce comme le ragot dans la broussaille, on s’en prend plein la figure … pour rien. Quand on arrive aux chiens, la bécasse s’est envolée.
Dans l’après-midi, Bruno et moi-même tuerons chacun une bécasse.
Bilan de la journée : Cinq bécasses vues, trois tuées.
Fouette cocher !
Le troisième jour, nous attaquons directement les bois qui sont autour de l’hôtel. C’est vaste, c’est touffu, cela monte et descend, une vraie partie de montagnes russes avec de la ronce qui prend la botte au lasso et du bois mort qui fait tourner le pied au moment où on ne s’y attend pas. « En haut », « en bas », « en haut », « en bas », hardi petit ! fouette cocher ! Nous continuons sous la houlette de Sasha qui, au fil des heures, se métamorphose en sous-officier instructeur des U.S Marines. Lui, monte et descend comme il respire et nous jette parfois un regard où brille une lueur amusée, l’air de dire : « Les gars, vous voulez de la bécasse, c’est comme çà qu’on la chasse ici, alors du nerf et pas de mollesse ! ». Pour les cinéphiles, disons que j’ai brusquement l’impression de voir surgir devant nous l’implacable sergent instructeur de Full metal jacket, le beau film de Stanley Kubrick.
D’ailleurs, au milieu d’une grande pente qui nous laisse sur les rotules, il se tourne vers nous et en rajoute une petite couche : « Allez les filles ! ».
Nous courbons l’échine. Coup de chance : il ne nous demande pas de faire trente “pompes”. Le dernier jour, il pleut. Nous chasserons à nouveau dans les collines sans avoir beaucoup de réussite : une seule levée et la bécasse ne sera pas tirée car elle s’envolera trop loin.
Aucun spécialiste n’en voudra à Sasha car il est bien connu que les oiseaux sont fantasques. Un jour, ils sont là, le lendemain, ils sont partis et, sur ce versant-là, la Bosnie ne diffère pas des autres pays “bécassiers”. Nous avons vu douze bécasses le premier jour et ensuite le nombre de levées s’est beaucoup réduit. C’est la règle du jeu, on ne sait jamais ce que l’on va voir le lendemain.
En revanche, ce qu’il faut savoir, c’est que le milieu est escarpé, piégeux, encombré, et que l’on marche cinq à six heures par jour sans mollir. C’est une sorte de “challenge” qui s’organise sous la houlette d’un garçon en superforme. Le meilleur côté de l’affaire, c’est évidemment de voir travailler Alba. Mieux, on ne fait pas. Et en plus elle a un regard à faire fondre le plus endurci des baroudeurs.

* GP Chasse et Pêche. Tél : 01 47 64 47 47

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