« Le laxisme de Bruxelles face aux importations de sucre est un gros risque pour la filière européenne »

Alors que les assemblées générales
des syndicats betteraviers viennent
de se tenir (voir pages 6 à 14), Eric Lainé
évoque les principaux dossiers d’actualité,
tout en insistant sur l’importance
stratégique de maîtriser les importations
de sucre et d’éthanol dans l’UE.


Le Betteravier français : Quelles leçons pour la betterave tirez-vous de la crise laitière ?
Eric Lainé : La crise laitière renforce ma conviction que le maintien des quotas est nécessaire pour la production européenne de sucre. Ils ne font certes pas l’objet d’une quelconque remise en cause, mais mieux vaut le redire… Par ailleurs, il en est de même du prix minimum de la betterave du quota auquel nous tenons plus que tout.
Enfin, à la différence du lait, notre marché sucre est désormais déficitaire puisque 25 % de la consommation européenne proviennent de l’extérieur de l’UE. Il convient donc d’être vigilant face au risque de déséquilibre entre l’offre et la demande dans l’UE. Dans ce cadre, les quotas, conjugués au contrôle des importations, sont un facteur d’équilibre essentiel pour que les quantités produites correspondent aux besoins de l’UE.
Le B. F. : La position de Bruxelles face aux importations n’est-elle pas préoccupante ?
E. L. : Il y a effectivement un laxisme inacceptable de la Commission dans l’application des clauses de sauvegarde pour les sucres en provenance des pays ACP et des PMA ou dans le cadre du Doha Round. Alors que l’UE va importer plus de 4 Mt de sucre, ce laxisme de la Commission constitue un gros risque pour notre filière.
C’est pourquoi nous avons saisi les pouvoirs publics français sur ce sujet. En effet, l’UE a atteint un niveau d’importation qu’il convient de ne plus augmenter. Il faut donc absolument mettre un coup d’arrêt à toute concession supplémentaire.
Sinon, on organiserait un excès structurel de l’offre qui conduirait à un prix de marché du sucre proche ou inférieur au prix de référence, sans possibilité d’intervention et remettant en cause l’équilibre économique de la filière européenne.
Le B. F. : Et pour le sucre hors quota ?
E. L. : Le sucre hors quota représente 1/3 de la production française au lieu de 25 % auparavant. Et c’est l’éthanol qui est désormais devenu son principal débouché. Là encore, le laxisme de Bruxelles face aux importations (la Suède peut ainsi importer sans droits de douane !), avec en parallèle la parité fluctuante entre le réal brésilien et l’euro, fait baisser le prix de l’éthanol.
Et là aussi, face à cette confrontation aux forces du marché, la préférence communautaire prend tout son sens. Et ce d’autant plus que l’UE poursuit un objectif d’amélioration de son indépendance énergétique auquel contribue l’éthanol.
Le B. F. : L’éthanol se développe malgré tout à bon rythme…
E. L. : Avoir cru et investi dans l’éthanol depuis plusieurs années permet de sauvegarder le potentiel betteravier français. L’arrivée de l’E10 est une excellente nouvelle, indispensable pour atteindre les objectifs fixés par le gouvernement, mais qui ne dispense pas de poursuivre le développement de l’E 85.
Grâce à ces nouveaux débouchés, nous continuerons de produire plus de 30 Mt de betteraves, comme avant la réforme sucre. La poursuite du développement de l’éthanol pourra peut-être nous amener à produire plus. Et nous avons des surfaces disponibles. En effet, là où il fallait 450 000 ha pour produire 30 Mt de betteraves en 1998, il n’en faut plus que 370 000 aujourd’hui.
Une productivité sur laquelle nous comptons pour effacer à terme la baisse de 20 % de notre revenu, suite à la réforme ainsi que les conséquences du bilan de santé de la PAC.
Le B. F. : Où en sont les relations interprofessionnelles ?
E.L. : J’ai bien noté, lors des assemblées générales de nos syndicats, une véritable préoccupation des planteurs quant aux conditions sévérisées en cas de tare terre élevée. Il faudra donc que l’accord tare terre fasse l’objet d’une relecture au cas par cas.
Quant à l’accord interprofessionnel, je souhaite qu’il soit reconduit dès à présent de façon à pouvoir procéder aux semis 2010 en connaissance de cause, tant pour les volumes à produire que pour les prix des betteraves du quota et hors quota.
Le B. F. : Et le sempiternel problème du décolletage des betteraves ?
E. L. : On sent une très forte volonté des planteurs d’en finir avec le geste archaïque du décolletage qui ne satisfait personne. La CGB a bien pris en compte cette expression des planteurs. Des essais seront ainsi mis en place dès la campagne 2009 de façon à trouver un système de réception plus simple, sans mettre en péril la fiabilité de l’évaluation de la récolte. Et ce, dans le cadre de l’équilibre économique entre planteurs et fabricants tel qu’il existe.
Plusieurs pistes seront explorées qu’il serait pour le moment prématuré d’évoquer. Mais à la CGB comme chez les fabricants, il y a une vraie volonté d’avancer. Espérons qu’elle se concrétisera rapidement car elle sera source d’économies pour les fabricants et pour les syndicats.
Le B. F. : Que pensez-vous des accords interprofessionnels quand on voit leur funeste évolution dans le secteur laitier ?
E.L. : Les betteraves du quota bénéficient d’un prix minimum garanti européen jusqu’en 2015 dont on comprend bien l’utilité à la lumière des difficultés du secteur laitier. Nous sommes toutefois dans la même problématique que le lait pour les betteraves hors quota dont il apparaît très difficile de négocier le prix dans le cadre de notre interprofession nationale.
Ce n’est que par les prises de position de la CGB (« pas de betterave à moins de 23 € ») mais aussi par le refus des planteurs de semer à cause de prix trop bas, comme en 2008, que nous avons pu faire remonter les prix au niveau correspondant au prix du produit fini.
Sur ce sujet, le CNIEL a obtenu par voie législative la reconnaissance de son rôle pour parler du prix du lait, mais de manière insuffisante, semble-t-il. J’attends beaucoup de la loi de modernisation agricole pour arrêter une position définitive qui restaure le rôle des interprofessions dans la négociation des prix.
Il est en effet inacceptable et incohérent de dire aux producteurs « organisez-vous ! » et qu’ils tombent sous le coup d’une entente dès qu’ils le sont, alors que c’est une condition indispensable pour des rapports équilibrés avec nos interlocuteurs industriels qui se comptent sur les doigts de la main.
Le B. F. : La betterave reste-t-elle compétitive dans les assolements des agriculteurs ?
E. L. : Malgré toutes les difficultés que je viens d’évoquer, que la CGB s’attache à réduire, reconnaissons que, même après une telle réforme sucre, la betterave reste un élément de stabilité pour beaucoup d’exploitations agricoles. Je m’en félicite tout comme de la récolte qui s’annonce et qui laisse augurer de bons rendements.
Nous risquons donc d’avoir des quantités de betteraves hors quota au-delà des débouchés contractualisés par les planteurs. Mais n’oublions pas que nous avons un droit d’exporter, au niveau européen, qu’il faudra bien utiliser et nous nous y préparons.
Et ce d’autant plus que les prix du sucre sur le marché mondial sont à la hausse et devraient permettre de valoriser les betteraves excédentaires à un prix proche de celui des betteraves hors quota contractualisées.

Propos recueillis par Erik Massin

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